• Géraldine Te

Interview : Liksa

Mis à jour : sept. 4



Un samedi matin, après le confinement, on se donne rendez-vous à la fontaine de Saint Michel pour ensuite s'installer dans un café. Commence alors l'interview, ou plutôt l'échange.

Comment la rencontre a-t-elle pu se faire ? Par de nombreux hasards. Et j'en suis contente. Grâce à eux je peux partager l'univers de Liksa avec vous.


Etudiante en pharmacie, j'ai effectué tous mes stages dans la même pharmacie, où il y a Koko notamment. Tout a commencé à partir de là. Vous connaissez sûrement Secret Santa. On pioche un nom et on devient le père Noël secret de cette personne. Koko a pioché le mien et m'a offert un pack concert. J'ai pu donc choisir parmi différents spectacles, celui que je voulais. L'un d'entre eux a retenu mon attention. L'intitulé était Lauréats 2019 Tremplin Urban Jam LIKSA/ CAPMAJ.


Avant cela j'avais pu discuter avec une amie de mon frère travaillant dans le secteur musical et elle m'avait donné beaucoup de conseils dont continuer à aller voir des concerts, et notamment des tremplins. Je me suis dit, c'est l'occasion. Une amie a accepté de m'y accompagner. Et c'était fait. Les billets étaient pris.


Le concert a eu lieu en février 2020, à la Ferronnerie dans le 12e, un espace culturel et salle de concert. Endroit très sympa, où des tableaux sont également exposés. On patiente avec Amandine, on s'imprègne de l'endroit. L'album de Stormzy est diffusé par les enceintes. Il y a un apéro. On grignote un peu, juste à côté de Liksa, on ne s'en rendra compte qu'après quand il entrera sur scène.


Une première partie commence la soirée, puis vient Liksa, et son DJ Wan'r. On est agréablement surprises par sa performance. Il a le sourire et nous délivre son univers. Il sait rapper, et nous fait sourire. C'est communicatif. On voit qu'il prend plaisir à être là, il entraîne le public avec lui, le fait participer, on se met en cercle autour de lui. Finalement il nous fait passer une belle soirée d'hiver.


Quelques mois plus tard, j'ai pour projet d'organiser une soirée et je pense à lui. Pourquoi pas lui proposer de venir y performer ? Pour qu'il vienne apporter de sa belle énergie. Je tombe sur quelqu'un de très gentil et il accepte ma curieuse demande. Samedi, c'était donc la première fois que je le rencontrais. Entre temps, il a sorti son projet PROCESSUS, composé de 10 titres, et disponible sur toutes les plateformes :)


Je vais essayer de vous retranscrire l'interview, pour que vous fassiez connaissance avec Liksa, à suivre absolument !

J'avais préparé des questions dans mon carnet mais on commence l'interview spontanément, en discutant.


Crêpe et café pour Liksa, gaufre et chocolat chaud pour moi. Il me demande si j'écoute de la musique de mon côté. Je lui parle de mon frère qui écoutait du hip hop à la maison, je parle du fait qu'il commence à se sentir prendre de l'âge. Et ma première question fut :


Tu te sens vieux toi ?

Non je ne me sens pas du tout vieux, j'ai l'impression d'être un novice, un naïf dans tout. Dans la vie j'ai pas atteint la confiance en soi suprême où tu te connais bien, tu sais ce que tu veux ou pas, où tu connais tes défauts et du coup t'arrives mieux à les gérer.


Je pense que c'est une question d'équilibre. La vie n'est qu'une question d'équilibre vraiment. Tout marche selon deux pôles, une dualité, noir ou blanc, la lumière ou l'obscurité.

Pour qu'une fleur pousse, il faut de la chaleur mais pas trop, sinon elle crame. Il faut de l'eau mais pas trop, sinon elle se noie.


Plus ça va, plus je me dis que je ne suis sûr de rien. Les prises de position c'est important mais on peut vite devenir intolérant et manquer d'ouverture. Je l'ai moi-même expérimenté ces derniers temps.


Comment ça a commencé ton histoire avec la musique?

Au début, j'ai commencé par le dessin. J’étais à la recherche de mieux m’exprimer, je faisais un peu de graffiti, des collages chez moi. Ma mère, très manuelle et artistique peignait, maniait la pâte à sel. J'ai un peu hérité de ça, mais je ne berçais pas dans un univers musical large. Pas de rap, pas de jazz, pas de courant musique fort. J'entendais du Grease, les Bee Gees, c’était cool. Des français comme Patrick Bruel, Garou. Ça c’était jusqu’au collège.


Je dessinais toujours. J’ai un pote qui a commencé à faire de la guitare électrique. Ça m’a fait kiffé, je me suis acheté une guitare et j’ai appris en autodidacte avec YouTube. J'avais essayé de prendre des cours mais c'était pas le bon prof car il n'était pas très pédagogue alors que je voulais apprendre les bases.


Tu connais la pédagogie toi non?

J’ai été animateur avec des enfants, surveillant en collège et lycée. Je travaille toujours avec des jeunes aujourd’hui, du coup j’ai quelques notions… à ma manière !

Pour en revenir à ton parcours...

J'ai eu ma guitare, je regardais la Nouvelle Star, ça me faisait grave kiffer. En fait je pense que les gens que tu idolâtres, que t’apprécies, quand ça te parle, ça te renvoie une image de ton toi intérieur, que tu aimerais être, une bonne version de toi.

Je suis venu au rap un peu tard, après le collège. Vu que je viens de la campagne, le hip hop c’est pas ce qui tournait le plus. Quand je faisais de la guitare c’était genre la petite mèche, petite guitare, rock'n'roll, pop et variété.


J'ai découvert le rap avec Eminem en 2nde. J’avais un pote anglophone, son père était irlandais. Il m’a fait écouter et j’ai pris une grosse claque. Je me suis dit waw. Je me suis grave identifié sur certains aspects. Je m'identifiais du fait qu'au collège, je trouve que t’es toujours là à chercher ta place, à vouloir être aimé, sous le regard des autres. C’est toujours ceux qui ont une grande gueule ou ceux qui sont mis en avant qu’on regarde, et qui prennent leur place. Et quand t’es un peu timide, personne ne s’intéresse trop à toi. Tu te dis que t'es pas intéressant, que t’existes pas alors qu’en fait si. Je pense que j’ai un potentiel d’existence fort, mais comment je fais pour l’exposer intelligemment ?


Avec Eminem, je me suis dit OK je suis un mec timide, mais j’ai des choses à dire et je pense que le rap peut être la meilleure façon de montrer ce que j’ai dans la tête et dans le cœur, ainsi que mes valeurs. Tout en révélant une maîtrise d’un art. Et l’art ça touche les gens.


Je trouve que tu réussis bien à transmettre tes valeurs !

Merci, ça fait plaisir. Après, mes valeurs évolueront mais je pense que le but est que chacun puisse s’épanouir à la fois individuellement et collectivement.

Si j’arrive à toucher des gens juste par le fait de poser des mots sur certaines choses , le tout sur une note musicale, c’est déjà pas mal !


Après Eminem, j'ai commencé à écouter du rap américain, Dr Dre, 50 Cent, Snoop Dog.


Ensuite je suis arrivé vers le rap français avec 1995 parce qu'il y a eu un nouveau souffle qui est arrivé jusqu’à moi. Dans la foulée j’ai découvert certains classiques du rap français. J’ai kiffé 1995 et ce qu’ils ont amené. Ils ont montré que c'était possible d'être un mec normal, qui paye pas de mine, mais qui peut faire des rimes et raconter des choses, par quoi il est touché et que les gens trouvent ça cool. C'est surtout Nekfeu qui m‘a mis une claque. Il m'a beaucoup inspiré.


Ça se sent

Beaucoup le disent et c’est normal dans le sens où quand j’ai commencé à écrire, c’était un peu comme un « mentor » dans cette discipline ! Je kifferais de ouf le rencontrer un jour.

Tu l'as déjà vu en concert ?

Je l’ai vu en concert en festival l’été dernier. Avant ça, à Toulouse, il avait organisé un open mic à mes débuts en 2012 dans un tout petit magasin, avec le S-Crew. J’avais kické, mais je crois pas qu’il m’ait vu, haha.

T’as commencé à performer quand ?

Au début j'écrivais juste dans ma chambre en Terminale, pour le kiff et je montrais à mes potes. Je connaissais personne d’autre qui rappait dans mon bled.


Je suis arrivé sur Toulouse après le lycée. Niveau études et insertion professionnelle, c'était chaotique un peu. Du coup, j’ai passé le BAFA et j’y ai rencontré 2-3 mecs qui rappaient. Parmi eux, y’en a un plus vieux qui avait un crew, AGA Connexion. Ils avaient organisé un tremplin, Rap Contest. Je me suis inscrit et finalement je l’ai gagné alors que c'était tout neuf. C'était la première fois que j'avais un micro dans les mains, ma première scène.


Il y avait 5 mots à placer dans le texte une semaine avant. Tout le monde les avaient placés, mais par exemple en plein milieu d’une phrase. J'ai fait en sorte de mettre ces mots en fin de phrases pour que le sens claque avec les rimes. Aujourd'hui je me rends compte que c'était pas ouf mais c'était pas mal déjà, haha.

Extrait première scène Liksa, Rap Contest


Grâce à ça, j'ai eu ma première scène dans un bar, et un petit passage radio. J'ai continué à écrire et j'ai rencontré mon DJ : Wan’r, qui tient aujourd’hui une place importante parmi les personnes en qui j’ai confiance, et avec qui j’avance.


Qui fait tes instrus justement ?

Beaucoup Wan’r, après plusieurs autres beatmakers. J'écoute ce qu’ils font et si ça me plait je les garde. J'en achète aussi.

Ça a du t'apporter de la confiance en toi tout ça, la réaction du public ?

Mine de rien, à la campagne y’avait pas trop de mixité. Arrivé en ville, mon premier truc à 18 ans, il n'y avait que des antillais, j'étais le petit blanc. Ils étaient plus âgés, ça m’a fait kiffé de pouvoir découvrir d’autres cultures.


J’ai continué à écrire tout le temps, à enregistrer en studio, je payais mes sessions. J'ai fait mes premiers clips avec mon collègue animateur et les gens étaient réceptifs.

Ensuite, j'ai fait une formation de 6 mois à Toulouse intitulée Accompagnement d’un projet artistique hip hop, proposé par le studio DSH, dirigée par Robert du groupe KDD.


Cela m'a ouvert les yeux, j'ai pu voir comment fonctionnait l'industrie de la musique, ce qu'un artiste doit faire, comment il doit se structurer, on a fait de la scène. J'ai donc sorti mon premier projet en 2017, en parallèle de la formation car ils aidaient justement au développement du projet.


J'ai fait pas mal de tremplins. Un, en particulier (« Décroche le son »), m’a permis de faire entendre un peu mon nom sur Toulouse. Après en montant sur Paris, il y a eu une période de creux, le temps de s’adapter, et j'avais perdu mes contacts sur Toulouse. J’avais cru qu’avec un EP, des tremplins, scènes, premières parties, j’étais lancé. Mais pas du tout. T’as l'impression que oui, mais c’est un délire. J’étais qu’au niveau 1 mais y’en a 100 autres des paliers. Ça a été un peu dur, d’où mon projet PROCESSUS qui retrace tout ça.

Voilà je pense t'avoir résumé 8 ans de mon histoire avec le RAP !


Tu considères que t’as dépassé le niveau 1 depuis la sortie de PROCESSUS ?

Je sais que ce processus est révolu. Toute la vie ce sera des processus qui s’enchaînent et qui font partie d’un grand processus.

Je ré-écris mais j’attends de voir, il se passe des choses en moi. Je me laisse du temps pour évoluer et amener du nouveau dans ma musique.


PROCESSUS est très égocentrique, j’en avais besoin. Gratter mon nombril pour voir ce qui s'y passait. Maintenant je veux faire sourire un peu plus, partager une vision plus large du monde. Parce que ce projet parle beaucoup de moi. Y'en a qui m’ont fait la remarque et c'est tout à fait juste.

C’était nécessaire et inévitable. je devais y passer mais à présent, j'ai envie de parler davantage du monde qui m’entoure. Comment je vois qu'il fonctionne et m’exprimer sur comment je vis ma vie dans cet environnement !


L’écriture ce n'est qu’une retranscription de ce qui se passe. Je le vois comme ça. Après j’aimerais bien aussi faire des morceaux pas prise de tête, où tu t’enjailles.

Tu te démarques aussi dans la façon dont tu performes je trouve !

Je te laisse développer, haha.


J’aime le fait que tu crées un lien. Tu voyais le public et que tu les entraînais avec toi.

J’ai l’impression que c’est ce que tout le monde cherche à faire sur scène, les rappeurs comme Nekfeu encore une fois et tant d’autres, cherchent à créer un lien avec le public.


Y’a pas que ça, y’a aussi le fait que tu sois un bon rappeur techniquement. Y’a beaucoup de rappeurs décevants en live. Après on t’a déjà fait des retours sur ça non ?

Quand on travaille la scène on a toujours des retours. Sur tout ce qu’on ressent, ce qu'on dégage. Je kiffe la scène, c’est l’aboutissement. J’en suis pas au point où les gens chantent mes chansons, j’imagine même pas. Qu'ils reprennent tes refrains, ils sont déjà dans l’ambiance, c’est que du kiff, t’es décontracté sur scène. C'est pas pareil que quand tu leur dis "ouais venez découvrir mon univers, j’espère qu'il vous plaira".


Y’a beaucoup de gars forts en studio mais la performance c’est une discipline à part. Le live t’es debout, t’as un micro. C’est toi et toi. Je pense que j’ai pas mal de progrès à faire, beaucoup beaucoup. J’aimerais bien devenir une bête de scène un jour genre quand tu montes sur scène les gens soient vraiment choqués.

Pendant ton concert je voyais pas mal de chansons fonctionner et passer à la radio.

Dans le projet PROCESSUS je verrais Seule raison, elle passerait bien.


Je trouve que les rêves étaient un sujet récurrent dans PROCESSUS.

Vivre ses rêves plutôt que de rêver sa vie ? :p

C’est un thème qui est là depuis toujours ?

Je pense que c’est pour me donner de la force. De manière générale, on a tous des rêves dans lesquels on se projette plus ou moins en fonction des individus. Mais y’a tout un chemin pour réussir à vivre et atteindre son/ses rêve(s). Je pense que si il y’a bien un truc à vivre dans cette vie, c’est bien d’essayer de devenir son rêve.

Tu t’es rendu compte de ça quand ?

Je me suis rendu compte après le lycée qu’on te lâche dans la « vraie vie ». Je généralise mais jusqu’au bac, pour un grand nombre, fallait être bien poli, avoir des bonnes notes pour intégrer plus tard des cases bien spécifiques, qui ne correspondent pas forcement à tout le monde. Du coup, c’est à ce moment que j’ai commencé à me demander : comment je vais pouvoir trouver ma place dans un système basé sur l’argent, tout en faisant quelque chose qui me plait ? C’est compliqué selon les rêves que tu as. Et devenir rappeur professionnel, c’est pas une mince affaire.

Est que tu considères que t’as réalisé des rêves ?

Pour l’instant j’ai l’impression de ne rien avoir réalisé alors que pourtant j’ai quasiment touché à tous les domaines du secteur qui me fait vibrer. Je viens de sortir un projet, j’ai déjà fait plusieurs scènes, fait des clips, etc. Mais je n’ai pas atteint encore la version de moi-même que je vois dans mes rêves ! Le jour où je saurai mettre en transe un public sur une scène de festival, j’aurai réalisé un rêve.

Le jour où pendant 1 an j'aurai payé bouffe, loyer, vacances, tout avec l'argent de la musique, j’aurai réalisé un autre rêve !


Ton pseudo Instagram c'est liksawolf, tu te compares à un loup ?

Il y avait déjà un Liksa sur Instagram. Instinctivement, j’ai rajouté « Wolf », car en effet, je me trouve des caractéristiques en commun avec le loup. Notamment le fait d’avoir un tempérament solitaire mais également d’avoir cet esprit solidaire, d’avoir mon cercle proche, ma meute (ma copine, ma famille, mes amis que je compte sur les doigts d’une main). Après, je travaille dans le social, donc forcément ça signifie que je trouve de quoi me nourrir dans tous types de relations.


De manière plus large, j’aime bien les analogies, les métaphores pour comprendre ce que je suis, m’appréhender au travers de différents miroirs. Une métaphore c’est un miroir.

Et t’as ton équipe, ta meute ?

Concernant la musique, j’ai pas encore trouvé « l’équipe type ». De manière générale, je suis sur tous les fronts. Après, c’est soit des potes, soit des connaissances avec qui je réfléchis, ils m’apportent leur aide et savoir faire sur certains points. Avec PROCESSUS, mon but est de montrer que je suis prêt à bosser avec des gens carrés et professionnels.


Donc à partir de maintenant, je réfléchis davantage à vraiment constituer et officialiser un groupe de personnes qui croient en mon projet et avec qui avancer. Et financièrement aussi. Pour PROCESSUS, j’ai investi tout de ma poche et je sais que pour la suite, ce n’est pas viable car il ne reste plus rien pour le reste, les projets de couple, etc.

Dans un freestyle je parle de ça :

Qui voilà tiens donc
Ne serait-ce pas le wolf
En équipe ou en solo, j’ai toujours pas la réponse
Mais je me dresse devant le wall

Voilà j'espère que vous aurez pris plaisir à lire cette interview. Je voulais partager celle-ci avec vous car la vision de Liksa me parle beaucoup. Je la trouve très belle, inspirante et motivante. Je vous laisse avec son dernier clip, Orbite Désaxée, tiré de PROCESSUS.



Prenez soin de vous, à bientôt <3

130 vues1 commentaire

©2020 par Vivid Dreams. Créé avec Wix.com